Utiliser la musique serait bénéfique pour prévenir et traiter la perte de mémoire, notamment chez les patients atteints d’Alzheimer. C’est ce qu’on appelle la musicothérapie. Le point avec 2 éminents spécialistes qui nous expliquent.

– Cécilia Jourt-­Pineau est musicothérapeute au service d’oncologie et radiothérapie du Val de Grâce et membre de la Confédération Européenne et Mondiale de musicothérapie le professeur
– Jean-­Gabriel Ganascia, informaticien spécialiste en intelligence artificielle, philosophe et professeur à l’Université Pierre et Marie Curie Paris VI, membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire B2V des Mémoires.

Qu’est‐ce que la musicothérapie ?
Cécilia Jourt-­Pineau : Selon la définition de l’OMS, la musicothérapie utilise la musique comme un outil thérapeutique pour restaurer, maintenir ou même améliorer la santé sur différents plans à la fois physique, psychologique, cognitif, social et spirituel. Il existe la musicothérapie active, qui consiste à faire jouer de la musique au patient, mais la simple écoute musicale peut déjà avoir de effets impressionnants.

Comment musique et mémoire sont-elles liées ?
CJP : Grâce aux techniques d’IRM fonctionnelle, on peut enfin voir ce qui se passe dans un cerveau quand on écoute de la musique. C’est une véritable symphonie neuronale ! Herve Platel, qui est neuropsychologue et spécialisé dans la musique à l’université de Caen, a mis en lumière plusieurs mémoires musicales : la mémoire sémantique musicale, la mémoire épisodique et la mémoire procédurale.

Ces mémoires peuvent-elles être simulées par les nouvelles technologies ?
Jean-­Gabriel Ganascia : Tout à fait, et ces trois types de mémoire sont à l’oeuvre dans le musicien artificiel que nous avons développé . En tant que Spécialistes d’intelligence artificielle, on essaye de décomposer l’intelligence et puis de reproduire chacun de ses aspects. Il y a des aspects assez ordinaires, en tout cas facile à reproduire par un ordinateur, avec des limites bien sûr : le fait de raisonner, de faire du calcul, de mémoriser, de reconnaître la parole. Mais il y a toujours une limite à l’intelligence artificielle, du moins c’est ce que dit un certain nombre de gens qui s’oppose à l’idée que l’on fasse de l’intelligence artificielle. Et l’une des limites, l’une des choses que certains pensent que l’intelligence artificielle ne pourra jamais faire, c’est la création. Donc, on s’est dit qu’on pourrait peut-­‐être prendre une activité créatrice comme la musique, et regarder dans quelle mesure il serait possible de la simuler.

Comment le musicien artificiel fonctionne-t-il ?
JGG : On a fait appel à un modèle de créativité. Ce modèle est fondé sur une modélisation de la mémoire, avec cette hypothèse de base, assez ancienne d’ailleurs, que l’imagination est à la source de la créativité et que c’est une réutilisation d’éléments de mémoire. On a donc pris des joueurs de jazz, un trio rythmique avec un piano, une percussion, et une basse et puis on s’est intéressés à la génération de la ligne de basse. En jazz, il y a une partition mais ce qui fait le caractère créatif c’est que la partition n’est pas complète : c’est juste une grille d’accords et ensuite le jazzman improvise. C’est cela qui nous intéressait, de voir dans quelle mesure on pouvait improviser.

La musicothérapie pourrait utiliser les recherches dans le domaine des nouvelles technologies ?
CJP : C’est déjà le cas ! Cela a modifié profondément notre profession. A présent nous venons travailler dans la chambre du patient avec une clé USB… et plus avec une valise de 33 tours ! Il y a même des musicothérapeutes, surtout aux Etats-­‐Unis, qui utilisent les IPAD, plus particulièrement avec les patients autistes parce que c’est un support ludique qui permet de faire écran, avec des enfants qui ont des difficultés à entrer en communication. On peut également utiliser les IPAD pour retrouver les partitions, quand un patient en chambre d’hôpital nous demande de jouer un morceau en particulier. C’est un formidable outil.

Comment la musique aide à protéger la mémoire ?
JGG : Aujourd’hui avec les techniques d’imagerie fonctionnelle cérébrale, on est capable d’accéder directement aux zones du cerveau qui sont activées par la musique. Ce qu’on sait aussi, c’est que l’écoute musicale est transformée par la compétence musicale : quand quelqu’un a une formation, qu’il a passé des heures à jouer, il va activer des zones du cerveau qui seront différentes et beaucoup plus développées que quelqu’un qui n’aurait pas eu cette formation.
CJP : Mais pour rassurer ceux qui n’auront pas la patience d’en faire sur plusieurs années, les études ont montré qu’au bout d’un mois de pratique de musique votre cerveau avait déjà des modifications. Donc ça c’est extrêmement encourageant : au bout d’un mois de pratique on voit déjà les effets d’une pratique musicale. En réalité cela commence dès l’école maternelle avec des comptines, les jeux de doigts, la musique aussi. C’est très important, c’est un patrimoine musical et culturel qui reste toute la vie. D’ailleurs on le voit au niveau des patients Alzheimer, ce sont des chants qui restent en mémoire. Un malade Alzheimer peut tout de même se souvenir de ces chants de l’enfance.

Comment expliquer qu’un patient Alzheimer puisse apprendre de nouveaux chants ?
CJP : Des chants nouveaux peuvent être appris avec des patients Alzheimer, ça c’est une ouverture extraordinaire. Pour le moment, on ne sait pas encore expliquer ce phénomène, mais on le voit au niveau expérimental. Par exemple on a fait écouter à des patients Alzheimer des morceaux tous les jours pendant une semaine. On a attendu un mois, et on leur a fait écouter des extraits musicaux dont cette musique qu’ils avaient écoutée. Et bien à l’écoute de cette musique ils ont ce sentiment de familiarité, cette mémoire sémantique qui a été activée et qui fonctionne toujours. Il y a énormément de zones du cerveau qui sont impliquées dans l’écoute et aussi dans le jeu musical. On suppose que ce sont justement toutes ces traces qui vont un petit peu partout dans le cerveau et qui vont permettre au patient Alzheimer d’enregistrer quelque chose, contrairement au langage qui est extrêmement spécifique et qui concerne une petite zone du cerveau.

Source : Observatoire-B2V-des-Mémoires

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